AIMER LIBREMENT : DÉSAPPRENDRE ET RÉAPPRENDRE

« Et si j’étais gaie! »

Voilà une question terrifiante que je me posais assez souvent à 13 ans - une année assez turbulente pour beaucoup de jeunes – au début de mes études secondaires. Quand des amies me demandaient si je trouvais une fille jolie, je répondais très rapidement et de façon plutôt agressive : « Qu’est-ce que j’en sais, moi! Je ne pense pas de cette façon-là. Elle est bien, je suppose. »

À l’âge de 14 ans, ma meilleure amie, sans le faire exprès, a complètement raté ma coupe de cheveux. J’ai donc dû couper tous mes longs cheveux roux. Résultat : j’avais le crâne rasé de si près que, si je portais un chapeau, c’était comme si j’étais chauve. Je suis allée faire de la planche à neige la semaine suivante avec un groupe d’amis. Un des garçons m’a demandé : « Es-tu un garçon ou une fille? Tu ressembles aux deux. Je n’arrive pas à décider. » J’ai pris le télésiège toute seule.

« C’est tellement gai! » ou « T’es tellement gai! ». Ces mots font mal. Pourtant, les jeunes les prononcent sans vraiment y penser dans les corridors pour parler d’une situation peu plaisante, stupide ou ennuyante. Nous ne portions aucune attention au cours de calcul parce que nous étions trop occupés à essayer de deviner l’orientation sexuelle de notre enseignant qui portait des pantalons kaki et regardait les « Gilmour Girls » à la télé.

Je me souviens de m’être réveillée malade en pleine nuit à la maison d’une amie et d’être allée dans la cuisine me chercher un verre d’eau. Sa mère regardait une vidéo de K.D. Lang. Avant qu’elle ne s’aperçoive de ma présence, elle a marmonné entre les dents à la copine qui était avec elle : « stupide de lesbienne. » Je ne savais même pas ce que voulait dire le mot lesbienne. Mais, elle avait craché ces mots avec tant de hargne que j’en ai eu l’estomac noué. J’ai compris que ce n’était pas une bonne chose.

Je n’oublierai jamais le garçon qui lisait les annonces à l’école le matin. Ses camarades le torturaient parce qu’il aimait les comédies musicales et annonçait les nouvelles avec beaucoup d’entrain. Quand il passait dans les corridors, les autres riaient de lui, se moquaient de lui ou crachaient dessus. Les élèves refusaient de l’inclure dans leur groupe pour les travaux d’équipe, faisaient des dessins sur sa photo dans l’annuaire de l’école et refusaient de s’asseoir près de lui en classe.

Voilà le genre de situations transphobes, lesbophobes et homophobes auxquelles j’ai été exposée en grandissant. Ce n’est que dans la vingtaine que j’ai commencé à réfléchir à tout cela et à comprendre que ces comportements étaient violents, blessants et méchants. J’ai mis beaucoup d’années à me débarrasser de ces préjugés, à les désapprendre et à entrevoir le monde de façon différente.

Les adultes de mon entourage ne parlaient jamais d’orientation sexuelle, d’identité de genre et de relations sexuelles saines. Il n’était pas question de s’identifier ou de se présenter autrement que comme filles hétérosexuelles et cisgenres. Je savais pertinemment que si jamais je tombais amoureuse d’une autre femme ou décidais de m’identifier différemment, je ne pourrais jamais vivre une belle vie. On me torturerait, me jugerait et me rejetterait. J’ai été élevée et conditionnée à être hétérosexuelle. Je me suis souvent demandé ce que je serais devenue, et ce que mes amies seraient devenues, si nous avions eu le droit d’aimer librement.

J’aurais tant aimé qu’il y ait un mécanisme positif et sécuritaire en place par l’entremise duquel j’aurais pu poser des questions et réfléchir aux relations saines et égalitaires au lieu d’avaler bêtement les messages de haine et d’injustice uniformes transmis au quotidien. Je salue avec grand enthousiasme la décision du gouvernement de l’Ontario d’offrir un programme d’éducation sexuelle pour tous les jeunes – y compris les enfants en bas âge. L’idée que l’apprentissage du respect de soi-même et des autres est au cœur de cette initiative et s’inscrit dans le cadre d’un plan plus global pour mettre un terme à la violence faite aux filles et aux femmes est un élément que je tiens à célébrer publiquement. Je sais pertinemment que j’en aurais bénéficié plus jeune et que beaucoup d’autres en auraient bénéficié aussi. Un milieu d’apprentissage qui encourage les concepts fondamentaux du respect, de la compassion, du consentement et de l’information ne peut que bénéficier à tout le monde. Je suis étonnée de la résistance que certaines personnes exercent à l’égard de ce programme qui ne fera qu’améliorer la sécurité et le bien-être de tous les enfants, de tous les jeunes et, par conséquent, de toutes les familles.

Mon cousin a été incapable d’avouer son homosexualité avant de recevoir son diplôme. Il avait peur d’être ostracisé par ses pairs. C’est à l’université qu’il a finalement trouvé la communauté de soutien dont il aurait tant eu besoin dès le début. Aujourd’hui, il participe à l’organisation de la semaine de la fierté gaie de son université. Il offre son appui aux élèves qui ont de la difficulté à divulguer leur orientation sexuelle dans leur collectivité et il défend rigoureusement leurs droits. Il s’est fait tatouer les mots « Garde la tête haute » dans le dos, sous forme de girafe.

J’aimerais proposer un appel à l’action. Dans l’esprit du mouvement de défense des droits des LGBTQ, je propose que toutes les personnes qui s’identifient comme étant hétérosexuelles ou cisgenres se rendent compte de leur privilège, acceptent de désapprendre et de dénoncer les commentaires et les comportements transphobes, homophobes, lesbophobes et biphobes adoptés par les membres de leur famille, leurs amis, leurs collègues et même par des personnes qu’elles ne connaissent pas. Au lieu de féliciter nos enfants d’avoir le courage de surmonter l’adversité et de se tenir la tête haute, soyons assez braves pour donner l’exemple de comportements positifs pour que nous puissions toutes et tous nous tenir la tête haute et vivre dans un monde où nous pouvons nous aimer librement, nous-mêmes d’abord, puis les uns les autres. Tout le monde a le droit de vivre dans la sécurité, la force et la liberté. Ce message est au cœur des programmes et des ressources du COPA et cristallise une vision de fierté et de joie à l’idée de vivre en étant pleinement nous-mêmes. Le COPA offre son soutien aux enfants, aux ados, aux parents, tutrices et tuteurs, aux éducatrices et éducateurs et au personnel des écoles et des conseils scolaires pour les aider à établir des milieux scolaires dans lesquels on célèbre la diversité humaine.

Ne manquez pas d’aller voir les créations artistiques des jeunes dans le site Web OUI à l’adresse www.ensembleoui.ca pour savoir comment la jeunesse imagine un monde où règnent la sécurité, la force et la liberté.

- Rédigé par Sofia Bohdanowicz, agente de communications et de liaison du COPA